Cire d'abeilles

On entend désormais assez souvent « nous avons un problème avec les cires » – à juste titre.

La qualité de la cire et une meilleure connaissance des effets de « mauvaises cires » sur la colonie d’abeilles et la qualité du miel sont vraiment des sujets à regarder.

En principe, on doit pouvoir face à trois catégories de dangers avec les cires :

  • La présence de contaminants en quantité anormale, ces contaminants pouvant être des substances chimiques apportées par les abeilles (e.g. produits phytosanitaires d’origine agricole) ou par l’apiculteur lui-même (produits de traitement – contre varroa mais pas que…),
  • L’adultération, c’est-à-dire le « coupage » de cires produites par les abeilles avec une cire d’origine chimique ou végétale (paraffine ou stéarine), moins chère,
  • La transmission d’agents pathogènes, en tout premier lieu les spores de Paenibacillus larvae, l’agent de la loque Américaine, qui sont particulièrement résistantes aux traitements thermiques. Le risque est donc d’une contamination ou d’une ré infestation.

Et bien sur, ces risques peuvent se cumuler ; c’est même probablement le cas pour les cires de piètre qualité.

L’adultération des cires : en premier lieu, une fraude

L’adultération des cires a été rapportée à plusieurs occasions dans la littérature scientifique récente mais son étendue exacte n’est pas encore cernée avec précision.

Un enquête qualitative très complète a été réalisée en Belgique sur des cires provenant à la fois d’apiculteurs (98 dans l’étude) et de fournisseurs (9). Les analyses très fines et très complètes montrent que 9 échantillons issus d’exploitations comportaient un taux anormal de paraffine (2 échantillons) et de stéarine (7 échantillons), 3 échantillons de cires commerciales étaient falsifiés avec de la stéarine/acide stéarique.

Les proportions relevées de paraffine dans les cires adultérées s’échelonnaient entre 12% et 78,8% ; celles de stéarine/acide stéarique allaient de 1,2% à 20,8%.

En ce qui concerne les cires issues d’exploitations, l’adultération était plus fréquente dans les cires à bâtir (mélange de cires de différentes origines commerciales) et dans la cire brute (blocs de mélange de vieilles cires de corps ou d’opercules) que dans la cire de corps (issue du nid à couvain).

Conclusion (provisoire) : on peut, de bonne foi, travailler avec ses propres cires et malgré tout recycler de la cire adultérée.

Une autre étude menée en Espagne (en 2012) avait détecté que plus de 30 % des cires commerciales analysées étaient adultérées par de la paraffine. Les teneurs retrouvées variaient de 5 à 30 %.

Des exemples français existent, rapportés par les apiculteurs et confirmés par les analyses. A ce jour, il n’y a pas de synthèse nationale réalisée, mais des analyses montrent une adultération de cires de diverses régions de France, certes dans des pourcentages non délétères pour la colonie. Ainsi même si un taux d’adultération modéré « passe sous les radars », cette fraude est un point de vigilance important.

La contamination chimique des cires

Les matrices apicoles peuvent être contaminées par de nombreuses substances potentiellement toxiques, médicaments utilisés en apiculture (majoritairement des acaricides utilisés pour lutter contre Varroa) ou des pesticides utilisés en agriculture ; il peut alors s’agir d’insecticides, de fongicides ou d’herbicides. De façon heureusement plus anecdotique, la contamination peut aussi provenir de « mauvaises pratiques » de l’apiculteur (e.g. l’usage de boules de naphtaline censées prémunir  les hausses contre la fausse teigne). Par sa nature lipidique, la cire d’abeille peut accumuler progressivement ces classes de contaminants.

Elle est aussi susceptible d’en contenir d’autres comme les antibiotiques (interdits en apiculture), les métaux lourds ou différents polluants organiques.

Une fois présents dans la cire, ces substances peuvent avoir une durée de vie importante (par exemple le Coumaphos qui a une demie-vie d’un an) ou même générer des produits de dégradation eux même toxiques (par exemple l’Amitraz). On prendra en compte la capacité de recyclage de la cire par l’abeille et également le phénomène de « relargage » de certaines de ces substances dans le miel.

Une étude réalisée par l’Anses en 2007 a révélé une contamination de la majorité des cires commerciales françaises par le Coumaphos et le fluvalinate. Le Coumaphos (interdit en apiculture en France) a été trouvé dans 42 échantillons sur 47 avec des teneurs allant de 0,27 à 5,81 mg/kg et 33 échantillons étaient contaminés par du fluvalinate à hauteur de 0,13 à 3,62 mg/kg. Ces deux molécules ne sont pas détruites par le traitement thermique standard (140° pendant 2 heures) réalisé lors de la transformation de la cire par les Ciriers.

On comprend dès lors que cela soit très compliqué d’assainir les cires de son exploitation y compris en fonctionnant en auto suffisance (i.e. en faisant cirer ses propres cires par un Cirier de confiance).

L’étude réalisée en Belgique en 2020 et citée précédemment a montré la contamination de 97,3 % des (182) échantillons de cires analysées (au moins un pesticide présent) et la présence d’un total de 54 résidus différents de pesticides pour tous les types de cire confondus. Les analyses des cires de corps, cires de hausse, cires recyclées et cires d’opercules montrent que tous les types de cires sont contaminées, à des degrés différents, avec un gradient de contamination cire d’opercules – Cire de hausses – cires de corps (les plus contaminées).

On retiendra que d’une part, les cires d’opercules ne sont pas exemptes de contaminants chimiques (il semble qu’il y ait une part de « recyclage » de la part des cirières) et d’autre part qu’une étude récente a montré l’importance des concentrations en produit acaricide dans les cires de cadre qui sont au contact des bandelettes anti varroa, notamment leur concentration résiduelle au printemps. C’est assurément un sujet à prendre en compte dans nos logiques de rotation/élimination de cadres.

Une dernière remarque : les études remontent assez fréquemment des contaminations par des molécules interdites en Europe. L’occasion de rappeler ici que le marché des cires est un marché d’importation.

A ce sujet le marché de la cire étant largement mondialisé, il est dommage qu’aucune étude ne se soit portée jusqu’alors sur la contamination des cires (voire du miel) par les antibiotiques – dont on sait qu’ils sont interdits en apiculture mais autorisés dans certains pays. Imaginez-vous une seconde, choisi dans un panel de producteurs par un organisme de contrôle ou une association de consommateurs, avec un miel qui, à l’analyse révèlerait un taux détectable d’antibiotique interdit d’usage de France… Ce serait à vous de faire la preuve de votre bonne foi.

Le risque biologique

On peut retrouver dans la cire quelques agents biologiques pathogènes résistants aux traitements thermiques classiques :

Si les formes végétatives de Paenibacillus larvae agent de la loque Américaine sont détruites par un traitement classique (60°C pendant 15 minutes), les spores sont extrêmement résistantes à la chaleur et, dans la cire, leur thermo-résistance augmente considérablement. Elles ne sont détruites qu’au prix d’un procédé spécifique (110°C sous chaleur sèche en 2 à 3 heures, ou à 140°C pendant 60 à 90 minutes, ou 120°C pendant 24 heures – en fonction des auteurs).

Les spores de Ascophera apis, agent de la maladie du « couvain plâtré » sont essentiellement présentes dans le miel et le pollen mais également à la surface des rayons de cire. Les spores peuvent survivre plusieurs années dans la ruche et donc sur la cire. La thermo-résistance de la spore dans la cire n’est pas connue, mais semble beaucoup moins forte que celle de la loque Américaine.

Les autres agents pathogènes (Melissococcus plutonius, Nosema spp., les virus, les parasites et ravageurs, etc.) n’imposent pas de traitement thermique particulier pour être éliminés lors du traitement de la cire.

En France, les ciriers ayant obtenu leur agrément sanitaire sont censés s’assurer que les cires traitées dans leur atelier sont indemnes d’agent pathogène viable (et donc infectieux, des restes d’ADN retrouvés parfois ne sont pas viables). Pour cette raison (comme pour d’autres….) il est conseillé de prendre la peine de « bien connaitre son Cirier ».

Quel impact de la contamination ou de l’adultération des cires sur la vie de la colonie ?

Le sujet de la co-exposition des abeilles à des substances présentes dans les cires et dans le milieu extérieur est un sujet d’actualité en soit. En 2015 l’Anses a effectivement identifié la cire comme un facteur de risque pour la mortalité des abeilles.

C’est toute la question de la qualité de l’environnement interne de la ruche, de ses impacts sur les abeilles et surtout de celui du développement du couvain (le syndrome de « la chambre du bébé »).

On a pu montrer récemment que la cire adultérée est mal construite par les abeilles, se déforme ou s’affaisse à la chaleur, produit un couvain de mauvaise qualité : couvain mosaïqué, larves affaissées sur le côté de l’alvéole, larves rabougries avec irrégularité des âges larvaires sur la même zone. Dans un certain nombre de cas la présence d’hydrocarbures exogènes est fortement suspectée d’être un facteur ou un co-facteur de désertion de ruches (une étude constate cet effet repoussoir à partir d’un taux d’adultération de 7,7%). D’autres études montrent que l’exposition chronique de la reine à des biocides contenu dans les cires diminue fortement sa longévité.

A noter qu’il est fréquent d’observer dans la même ruche à la fois des cadres de couvain sain et de cadres de couvain symptomatique.

A quand une règlementation sur la cire d’abeille ?

Il n’y a aujourd’hui par de définition légale de la cire en tant que produit destiné à l’apiculture. La seule définition – celle de la FAO – concerne la cire d’abeille à usage alimentaire (La cire d’abeille est destinée au secteur apicole mais aussi à celui de l’agroalimentaire, à la pharmacie ou à l’industrie des cosmétiques).

Les pays Européens peinent à s’accorder sur une définition, car qui dit définition légale dit « limite maximale de résidus », contrôles et poursuites en cas d’infractions avérées. A l’inverse qui dit absence de définition légale dit absence de poursuite en cas de fraude.

La cire est un produit massivement importé et il y a donc des enjeux économiques en jeu.

Au titre de la règlementation actuelle, la cire d’abeille est un sous-produit animal issu de la fabrication du miel (produit destiné à la consommation humaine).

Les sous-produits animaux sont classés en trois catégories en fonction du degré de risque qu’ils présentent pour la santé publique. La cire d’abeille est classée dans les sous-produits apicoles de catégorie 3, catégorie destinée à ceux qui présentent le moins de risques pour la consommation humaine, donc évidemment une règlementation et des contrôles assez lâches.

Aujourd’hui les ciriers sont soumis à un régime « de l’agrément » qui leur impose quelques engagements en matière d’hygiène et de traçabilité (ce qui n’empêche pas les fraudes, notamment sur les mélanges de cires de provenance diverses). Or on entend dire que cette règlementation, déjà assez permissive, pourrait encore être assouplie, l’activité de cirier pourrait alors relever de la simple déclaration. Un comble.

Le problème des cires bio

La cire d’abeille n’est pas reconnue comme un produit agricole. Elle ne peut donc pas être certifiée « biologique ». Néanmoins, le règlement (CE) n°889/2008 stipule tout de même qu’elle doit provenir d’unités de production biologique pour pouvoir être utilisée par les apiculteurs en production biologique. Une cire d’abeille est donc considérée utilisable en apiculture biologique dès lors qu’elle est issue d’une exploitation certifiée AB, et ce, même si l’exploitation n’a pas renouvelé l’intégralité de ses cires au cours de la période de conversion.

Aujourd’hui on a tendance à considérer comme « Bio » des cires en provenance de pays Africains en présupposant que les sources de contamination y sont limitées. Faute de mieux…

Comme le dit mon éminent confrère « Jo le Véto » : « la cire bio, c’est comme le père Noël ; on en entend beaucoup parler, on a envie d’y croire, mais on ne le voit jamais ».

Dès lors, que faire concrètement pour maîtriser le risque ?

Bien sur, on peut laisser les abeilles construire, au besoin partiellement, pour améliorer la qualité globale de son « capital cire ». C’est un choix relevant de votre modèle de production.

On gardera en tête que la construction par les cirières a, d’une part un caractère saisonnier, et qu’elle est énergivore : la production d’un kilo de cire suppose la consommation de 7 à 10 kilos de miel + du pollen. Pour rappel, un cadre Dadant à construire nécessite environ 200 g de cire.

Respecter les bonnes pratiques apicoles en matière de remplacement des cires ; ne recycler que les cires d’opercules (les cires les moins polluées) ; faire gaufrer sa propre cire, ou rassembler des cires d’apiculteurs ayant les mêmes bonnes pratiques apicoles que les siennes ; faire appel à un Cirier ayant un agrément sanitaire et donc une obligation de traçabilité ; utiliser la traçabilité du cirier (numéro de lot) pour tracer ses propres cadres (Mon slogan favori : « mettre en place une traçabilité, c’est gratuit », juste un peu de réflexion et de l’organisation).

Et bien sur, en cas de doute on peut faire procéder à des analyses, plusieurs laboratoires nationaux le font. Les tarifs sont dans une fourchette de 200 à 300 Euros pour une analyse « adultération » complète et d’un montant comparable pour une « analyse multi résidus ». On peut aussi cerner les recherches sur quelques molécules suspectées.

A noter que le même échantillon peut parfois donner des valeurs différentes selon le laboratoire.

Un problème de fond : notre dépendance à l’importation

Il n’y a pas de chiffres consolidés, mais on estime que les 2/3 des cires utilisées en France annuellement (environ 1000 tonnes) proviennent de l’étranger, principalement de pays d’Amérique du sud, d’Afrique et d’Asie. En l’absence d’une vraie législation sur les cires à usage apicole, l’importation n’est soumise qu’au simple contrôle documentaire. Pas très facile d’agir.

Y aurait-il alors la solution de s’engager dans une démarche d’assainissement de nos cires, de vraiment exiger (et mettre en place dans nos exploitations) une vraie culture de traçabilité, et pourquoi pas, de regarder quelle place nous pourrions faire à des producteurs de cire nationaux ?

Lectures utiles :

  • Synthèse de l’enquête ADARA (2016), une campagne d’analyses lancée suite à d’importants problèmes remontés par les apiculteurs de la région. Synthèse ici : https://www.ada-aura.org/wp-content/uploads/2019/04/synthese-resultats-2016.pdf
  • Etude bilan très complète sur les cires Belges : « Résidus de produits phytopharmaceutiques, biocides et de traitements vétérinaires dans la cire d’abeille en Belgique » N. El Agrebi et al. (2020). Synthèse en Français ici : https://butine.info/wp-content/uploads/2020/09/article-traduction-vulgarisation_CS.pdf
  • Pour celles et ceux qui auront la chance de suivre la conférence « Les intrants en apiculture » qui vous en reparlera. Cette conférence de très bon niveau est proposée par les GTV (Groupements Techniques Vétérinaires) aux GDSA de septembre 2021 à juin 2022 (si votre GDSA cherche un contact, dites-le moi en me précisant votre Département et je vous mettrai en relation).

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